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Page 51 - Une nouvelle famille Chapitre 3 -

 

La police n'osait pas se mêler de cette affaire, parce que le père était un officier de police bien noté.

On confia cette mission à Otto, le prêtre ouvrier, que l'on connaissait dans la région pour l'action

qu'il menait envers les enfants battus. Quand nous sommes arrivé chez le policier qui possédait une

petite fermette avec quelques animaux, nous l'avons trouvé assis au bout d'une grande table de

ferme, il finissait de boire une bouteille de vin rouge.

 

L'homme ne semblait pas saoul, mais son visage était bizarre et hagard. Il était grand et devait avoir

dans les trente cinq ans. Il traversait une période très difficile, car sa femme était partie avec son

meilleur ami policier pour aller vivre à Turin. Cette séparation l'avait profondément perturbé, alors

il en vint à se venger sur son propre fils qui n'avait que sept ans. L'homme avait appris qu'un prêtre

viendrait lui rendre visite pour tenter de le raisonner afin que son enfant soit rendu à sa mère.

Otto réussit à le raisonner, et il n'opposa aucune résistance. L'homme lui dit : "Je ne vais quand

même pas me battre avec un prêtre. Je suis un lâche, mais pas à ce point tout de même".

 

Il nous ordonna de libérer l'enfant et d'aller au diable rejoindre sa femme. Il la méprisait et menaçait

de la tuer si elle ne revenait pas. Nous avons délivré son fils qui semblait être à bout de force, nous

l'avons confié à sa pauvre mère. Pour cette famille, ce drame se termina bien. Souvent, il arrivait

qu'un père s'enferme dans sa chambre, avec un ou plusieurs enfants. Quand la police arrivait, il

menaçait de tuer tous ses enfants, si sa femme qui l'avait abandonné ne revenait pas rapidement.

Ce genre de lâcheté me révoltait, je me demandais comment un homme pouvait agir ainsi. La

société était ainsi faite, débordante et pleine de cruauté, parsemée d'injustices que des humains

répandaient sur d'autres pour les asservir et les humilier afin d'assouvir leur féroce appétit de

pouvoir et de domination.

 

Partout où nous allions, on connaissait Otto, le prête ouvrier, que l'on

appelait affectueusement, toto. Dans le Nord de l'Italie, il y avait beaucoup de familles qui traitaient

bien leurs enfants.

Je devinais quand un enfant était heureux dans sa famille, parce que ses petits yeux pétillaient de

bonheur. Il était propre sur lui, et sa maman chantait dans la maison. Il m'arrivait aussi d'entrer dans

des maisons où c'était le contraire. La mère était acariâtre et son mari râlait dans sa chambre car ce

jour-là, cuvant son vin, il n'avait pu se rendre à son travail.

Discrètement, Otto et moi nous regardions si les enfants n'avaient pas de traces de coups sur le

visage et les bras. Si ces pauvres malheureux en portaient, aussitôt on intervenait pour les éloigner

de leur enfer familial.

 

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Quand la police venait avec une assistante sociale dans ces familles à problèmes, souvent cela

tournait au drame. Ces gens ressentaient comme une sorte d'humiliation quand on entrait dans leur

intimité. La présence d'un prêtre les rassurait et les mettait en confiance. Dans ces cités dortoirs du

Nord de l'Italie, on y découvrait aussi la délinquance, les alcooliques, les

enfants violés et torturés, ou loués pour quelque temps pour payer des dettes. Dans toute cette masse

d'ouvriers mal payés, quelques uns réussissaient à s'en sortir et à s'élever dans la société. Mais ils

n'étaient pas très nombreux. Cette misère là, je l'avais connue, et pour ne plus en souffrir, j'avais

décidé de mettre fin à ma misérable existence.

 

En cette année 1965, Otto m' apprit beaucoup de choses de la vie, je fus pour lui un très bon

serviteur des pauvres. Quand j'étais enfant, mon vrai père, le comte de Monchavet m'emmenait

souvent rendre visite à de très pauvres ouvriers agricoles . C'étaient des journaliers qui avaient bien du

mal à nourrir leurs enfants. Afin de soulager leur misère et leur détresse, il leur donnait quelques

billets de banque et de la nourriture. Otto avait été un très bon prêtre ouvrier avant la guerre, mais

celle-ci avait un peu gâté sa passion et son esprit. Il s'en était pris à Dieu, en le rendant responsable

de cette odieuse guerre.

 

Il s'enfermait souvent dans sa chambre pour prier pendant des heures. Quand il en ressortait son

visage était complètement décomposé par la souffrance. Il devait prendre sur lui toutes les cruautés

de la terre que l'on faisait subir à certains humains. Otto était un très grand serviteur de Dieu, mais il

avait ôté la main de la sienne, tout en marchant à côté de lui, en espérant

qu'un jour ils redeviendraient de bons amis. Quand il sortait de sa chambre, il était triste et

désespéré. Tonia et moi on lui disait : "Ton Dieu n'a pas répondu aux questions que tu lui as

posées". Aussitôt il se mettait à éclater de rire, et nous partions ensemble sur les terrains de boules

pour nous défouler.

 

Il adorait Tonia, comme si elle avait été sa propre fille. Elle l'appelait, papa toto. Il n'aimait pas,

mais il la prenait dans ses bras, l'embrassait et tournait jusqu'à en tomber parterre sur le derrière.

J'aimais lui dire que la cuisinière Rosetta était sa petite amie, car elle était toujours au petit soin

pour lui. Cette villa Nina, c'était vraiment le paradis sur terre, car toutes

les personnes qui y vivaient s'y sentaient unies et heureuses.

 

Quand on voyait la voiture du père Otto sortir de la villa, accompagné de Norbert et Tonia, on

devinait que l'équipe humanitaire partait pour une nouvelle mission, et que quelque part il y avait

des enfants à sauver d'urgence. Souvent, ils partaient visiter des orphelinats, dans le midi de la

France, où dans le Nord de l'Italie. Le soir en rentrant, Otto s'arrêtait chez des amis qui lui avaient

téléphonés la veille. On avait de l'argent à lui remettre en main propre. Ses amis

désiraient aussi que le prêtre les bénisse pour cet acte de générosité.

 

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Tonia n'appréciait pas leur comportement. Mais, le brave Otto les avait habitués à cela, en espérant

que ces gens fortunés le feraient venir plus souvent et lui donneraient toujours plus d'argent pour

aider les pauvres. Cet homme d'église était intelligent et rusé, et il connaissait toutes les combines

pour collecter beaucoup d'argent. Il y avait tant de pauvres à aider dans leur univers de misère, il

fallait indéfiniment collecter des fonds pour satisfaire la demande. Souvent, nous rentrions tard dans

la nuit, la voiture était surchargée de vêtements et de jouets pour les enfants. Nous chantions tous

les trois des chansons idiotes que je composais pour nous détendre de cette journée passée loin de

notre beau paradis.

 

Cette détresse humaine, nous la combattions ardemment, nous nous sentions beaucoup mieux en

réintégrant notre univers doré. Tonia et moi nous nous rendions souvent dans un petit village près de

San-Remo, nous y passion la journée avec un petit garçon. Je lui avais sauvé la vie en l'arrachant

des bras de son père qui voulait le jeter du haut d'un pont. Le petit garçon s'appelait Angelo, c'était

un adorable gamin de cinq ans, un véritable petit ange de douceur et de malice. J'avais réussi à le

placer chez son oncle en espérant que celui-ci l'adopterait un jour.

 

Le petit Angelo se montra si affectueux et attachant, que son oncle et sa tante ne tardèrent pas à

l'adopter. Quand nous arrivions chez eux, c'était la fête pour toute la journée. Angelo se précipitait

sur moi, je lui couvrais le visage de baisés . L'enfant n'avait pas oublié que si je n'étais pas intervenu

rapidement, il ne serait probablement plus de ce monde. Il adorait Tonia, et il admirait ses beaux

yeux légèrement bridés qui le fascinaient. Ce gamin qui était curieux de tout ce qui l'entourait, il

nous posait une multitude de questions.

 

J'aurais aimé l'adopter cet enfant, mais je n'étais pas majeur. Les journées passèrent, je me suis lassé

de partir avec Otto, où chaque jour je devais pénétrer dans son univers de pauvreté humaine. Je

donnais un peu de bonheur à ces pauvres enfants, je collectais beaucoup d'argent pour essayer de

guérir leurs plaies. Ce travail mais me rendit triste et insatisfait.

 

Je pensais avoir trouvé un bon emploi en m'investissant dans cette association, mais toute cette

misère me rappelait tant de mauvais souvenirs. Otto me conseilla vivement de réfléchir avant de

quitter ce bel emploi, et de prendre un peu de repos. Il me proposa de m'intéresser aux affaires de

mon nouveau père. Alexandre possédait un grand atelier de réparation d'objets d'art aux environs de

Cuneo en Italie. Quelques fois le matin il partait de bonne heure.

 

-- Je vais visiter des chantiers dans la région, me disait-il".

Mais il allait tout simplement visiter des villas de gens très riches, qui possédaient de magnifiques

oeuvres d'art. Il partait pour y inspecter les meubles anciens de grandes valeurs et les tableaux de

grands peintres. On lui demandait de les expertiser ou de les restaurer quand cela était nécessaire.

 

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En 1905, son père Boris commença à apprendre à son fils le beau et noble métier qu'il exerçait

l'hiver. Il devait s'occuper dans cette grande période de froid rigoureux, car la terre gelée ne pouvait

être travaillée.

Comme son maître ne pouvait pas le nourrir lui et sa famille, et cela à ne rien faire, alors il lui

confiait quelques travaux de menuiserie. Un jour, voyant que son ouvrier se montrait très habile de

ses mains, il lui confia des meubles anciens à réparer, afin de pouvoir les revendre pour en tirer un

bon prix. Le prince Antipova payait très cher des artistes, à St Pétersbourg,

pour que ceux-ci restaurent toutes sortes d'objets d'art. Un jour, il eut l'idée d'en confier une grande

partie à cet ouvrier paysan, qui semblait être doué, lui aussi pour ce genre de réparations.

Le père d'Alexandre ne connaissait pas la valeur du travail qu'il exécutait, donc il ne réclamait

jamais d'argent pour cet ouvrage spécial. Dès l'âge de cinq ans, le petit Alexandre se posta à côté de

son père, il y resta immobile, les yeux grands ouverts, il regarda et mémorisa les moindres gestes de

l'artiste au travail, et cela pendant des heures et des jours.

 

Un jour, son père lui dit : "Mon fils, tu observes mon travail depuis longtemps, maintenant, toi aussi

tu vas apprendre à réparer des objets". Le petit Alexandre embrassa son père pour le remercier.

L'enfant n'avait à aucun moment osé lui avouer son désir de devenir apprenti, mais il présentait

qu'un jour viendrait où il lui demanderait de l'imiter et de l'aider dans son travail d'artiste. Ce jour-là

arriva enfin, et sa joie fut immense. Ivre de bonheur, il sortit de l'atelier pour aller annoncer la bonne

nouvelle à sa mère. Quand elle le vit se précipiter vers elle, en sautillant et trépignant de joie, elle

devina que son enfant allait pouvoir aider son père.

 

Elle le prit dans ses bras pour le serrer très fort contre son coeur, car elle était contente et partageait

son immense bonheur. Puis il partit en criant pour annoncer la bonne nouvelle aux gamins de son

village, parce qu'il se sentait si fier que son père lui confit maintenant des réparations d'objets d'art.

Alexandre avait une très grande passion pour ce beau métier, il

s'était aménagé un bel atelier où l'on y formait de futurs grands artistes.

 

En 1955, il entreprit de peindre de faux tableaux, des oeuvres exécutés par de très grands peintres. Il

les vendit très chers afin de financer le lancement de son association d'aide aux enfants maltraités.

Un matin, il m'emmena avec lui, il devait se rendre chez un client qui habitait à côté de Monaco. Ce

client était le frère d'un ancien dictateur d'Amérique du Sud, et dans sa villa il y avait un immense

portrait de famille qui représentait ses parents. La toile était déchirée sur plus de vingt centimètres.

Alexandre lui demanda ce qui s'était passé.

 

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Le client lui répondit que sa femme avait lancé un objet sur la toile pour assouvir sa colère. Le

couple se disputait fréquemment, car la femme était jalouse et reprochait à son mari de la tromper

ouvertement avec des jeunes filles, rencontrées sur les plages de la région. Nous avons décroché le

tableau et nous sommes partis en riant tous les deux. L'homme était très fortuné, il n'avait vraiment

pas le physique d'un séducteur de jeunes filles. Il était laid et vêtu

comme un vieillard. En arrivant à la maison, Alexandre me raconta, qu'avec l'ancien dictateur, ils

avaient fait de nombreuses affaires.

 

Hans, le banquier de Lausanne, avait blanchi de l'argent malhonnêtement gagné par le dictateur

quand il gouvernait son pays. L'argent provenait d'un trafic de drogue et d'armes. J'étais inquiet de

cette soudaine révélation, j'ai demandé à Alexandre pourquoi il fréquentait et faisait des affaires

avec ces gens-là. Il m'expliqua longuement la raison de cette étrange

fréquentation de ce milieu. En 1945, l'année où il connut et épousa Antoinette Dubois, il dut se

trouver un endroit sûr

pour s'y cacher afin que les hommes de mains envoyés par Staline, ne puissent jamais l'atteindre. A

Paris, il se présenta à la police pour réclamer aide et protection.

 

On lui dit que la police française était débordée et devait s'occuper en priorité des individus qui

avaient collaboré avec les nazis. Sachant que la police ne pouvait lui être d'aucune utilité, il dut se

débrouiller seul et organiser lui-même sa protection. A partir de ce jour-là, il dut fréquenter le milieu

de la maffia, car c'était la seule organisation qui fut capable de l'aider efficacement. La maffia

l'employa et le protégea aussi bien que le chef d'état d'un grand pays.

Ces huit années de protection lui coûtèrent une fortune, mais il paya sa dette et dû rester dans

l'organisation au risque d'y perdre la vie s'il la fuyait sans l'accord de ceux qui l'avaient aidé. Quand

je l'ai rencontré en 1965, cet homme vivait en quelque sorte enfermé dans une grande prison dorée.

 

Cette vie là, il l'avait acceptée car il ne voulait pas perdre les membres de sa famille qui était son

unique raison de vivre. Le milieu parvint à lui offrir les moyens de s'enrichir légalement, et le

protégea aussi de la police. Puis l'organisation fut très généreuse avec son ami Otto, le prêtre.

Elle finança son association qui avait tant besoin d'argent pour aider les pauvres malheureux petits

enfants Italiens que l'on maltraitait. Ils financèrent aussi son association d'aide aux drogués. Ils le

firent uniquement pour se donner bonne conscience et pour réparer les dégâts que la drogue causait

aux pauvres paumés qui en consommaient abusivement. Il n'essaya pas de s'enfuir de sa prison,

parce que c'était un homme d'honneur qui ne pouvait pas cracher au visage de cette organisation qui

lui avait sauvée la vie à plusieurs reprises. Avec cet homme extraordinaire et exceptionnel, je me

sentait vraiment en sécurité.

 

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Avant de le rencontrer, j'avais rêvé qu'un jour je ferais la connaissance d'un homme comme lui. Mon

vrai père, le comte de Monchavet, lui aussi était un être exceptionnel, mais je ne pus profiter très

longtemps de sa compagnie. Si Alexandre avait été foncièrement malhonnête et avait abusé de la

naïveté des humains pour faire fortune, je l'aurais dénoncé à la police et je me serais enfui très

rapidement. J'avais été un voyou et un voleur, mais je le fus dans l'unique but de me venger de cette

société qui me piétina et m'humilia sans me donner la moindre petite chance. Ce nouveau père allait

peut-être pouvoir m'aider à récupérer mon héritage et mon titre de noblesse. Mais avant de remettre

en marche la lourde machine judiciaire, je devais tenter de conquérir le coeur de ma mère. Elle

demeurait à Nyon, en Suisse.

 

Je me disais que peut-être qu'en me voyant devenu un grand et beau jeune homme, qu'enfin elle se

montrerait plus conciliante et elle m'accepterait dans sa vie. Je lui ai envoyé plusieurs lettres avec

des photos de moi et des membres de ma nouvelle famille. J'avais hâte de recevoir de ses nouvelles.

Comment vivait-elle, et dans quel état de santé se trouvait-elle?. C'étaient des questions, dont je ne

cessais de me poser et qui demeuraient malheureusement sans réponse.

 

Ce grand silence, je le perçus comme un échec, j'ai compris que ma mère n'avait pas changé. Pour

me consoler de mon chagrin, Tonia me dit que ma mère ne pouvait pas m'avoir oublié, parce que un

tel oubli, cela n'était pas possible et pas humain. Elle était persuadée que cette femme qui se

montrait profondément insensible et cruelle envers son fils, elle ne pouvait réellement ni l'ignorer ni

le détester. J'étais un enfant issu de sa chair, j' étais le fruit d'un grand amour perdu.

Elle aimait pour l'éternité, le comte de Monchavet, bien que sa vie fut éteinte. Alexandre me

conseilla d'oublier ma mère pour un moment. Il me proposa d'organiser deux mois de vacances avec

Tonia et quelques amis. Tonia et moi, nous ne restâmes pas très longtemps à nous comporter comme

n'étant que frère et soeur.

 

J'aimais une jeune femme qui était libre et pleinement responsable de sa vie. Elle avait de vrais

parents, qui s'aimaient passionnément et respiraient la joie de vivre, ils respectaient l'indépendance

de leur fille et se montraient si modernes dans leurs pensées et leurs goûts des choses de la vie.

Certains parents abusifs emprisonnaient leurs enfants dans leur vie, et

inconsciemment ils les faisaient souffrir en les privant de liberté.

 

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Ces parents possessifs et trop autoritaires, ne faisaient qu'engendrer de graves problèmes, et des

conflits naissaient et brisaient les liens familiaux. Souvent, je regardais maman Toinette et sa fille,

j'avais l'impression d'être en présence de deux soeurs. Elles étaient très liées et s'entendaient à

merveille. Elles parlaient fréquemment toutes les deux, de haute couture, elles passaient des heures

ensemble dans leur atelier où elles chantaient et partageaient leur amour de la vie. Les vacances

approchèrent à grands pas, et je dis à Tonia : "Tu devrais faire venir ta cousine Françoise et ton ami

Rénato l'Italien".

 

C'étaient des jeunes de notre âge, nous avions envie de nous amuser et de profiter pleinement des

vacances. Mais pour en jouir pleinement il nous fallait de la compagnie. Françoise était la nièce de

notre maman Toinette. Michèle Dubois, sa soeur, épousa un menuisier en 1943, Armand Leconte.

Françoise était leur fille unique. Ses parents bénéficièrent de la générosité d'Alexandre, qui leur

acheta une fabrique de meubles en Normandie. Tonia me dit que la cousine n'était pas heureuse avec

ses parents. Ils ne s'entendaient pas. Souvent, elle fuguait et venait se réfugier à Menton pour

pleurer dans les bras de sa cousine. Elle me montra des photos de cette jeune fille.

 

J'ai constaté que c'était une jeune femme, mignonne et très coquette. Trouvant la cousine ravissante

et séduisante à souhait, j'ai demandé à Tonia de l'inviter à venir passer ses vacances en notre

compagnie. Tonia lui téléphona et elle accepta aussitôt de venir. Elle n'avait aucun projet en vue.

Trois jours après, nous allions l'accueillir à l'aéroport de Nice. Quand je la vis, je reçus un choque.

La cousine ne ressemblait pas aux photos que Tonia m'avait montré.

 

Cette jeune fille qui descendit de l'avion, elle était un peu boulotte, ses cheveux gras et mal coiffés

volaient au vent, elle présentait un visage livide et d'une tristesse épouvantable. Cette jeune femme

indésirable ne pouvait que gâcher nos vacances. Cette longue période d'amusement, on se

l'imaginait magnifique et inoubliable. On eut envie de la renvoyer dans sa Normandie, d'où elle

venait afin d'y cacher son physique hideux qui semblait enveloppé d'un immense chagrin, dont on

en ignorait la cause. Nous devions faire face à cette fâcheuse situation.

Cette jeune femme avait des problèmes de coeur, elle avait besoin d'aide, elle espérait probablement

que Tonia lui ferait oublier son chagrin d'amour. Tonia alla à sa rencontre et la prit dans ses bras et

l'embrassa, en lui disant : "Comme tu as changé, ma pauvre chérie. Je te retrouve aujourd'hui, si

différente et si accablée de malheur".

 

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La cousine fondit en larmes, elle nous dit d'une voix tremblotante : Mon fiancé m'a quitté à Noël, et

depuis plus rien ne va pour moi. Ma vie est devenue un véritable enfer". Voyant qu'elle avait besoin

d'être réconfortée, nous nous sommes empressés de la consoler, nous lui avons promis de l'aider à

anéantir cet immense chagrin d'amour. Tonia promit de faire le nécessaire pour la rendre de nouveau

heureuse. Je compris qu'il y avait beaucoup de travail en perspective pour transformer cette pauvre

fille qui avait subie les outrages d'un amour contrarié.

 

Nous avons du attendre qu'elle soit en condition pour faire venir l'ami, le bel Italien de Milan. J'ai

longuement réfléchir afin de trouver une idée pour rendre cette jeune fille de nouveau très

séduisante. Rénato était un grand et beau garçon qui avait pour père un très riche industriel de

Milan.

Pour ce jeune homme exceptionnel on ne pouvait pas lui présenter une horrible et disgracieuse

jeune fille accablée de chagrin, pour passer ses vacances en sa compagnie. Je dus m'investir à fond

dans cette mission de remise en état du physique de cette cousine de Normandie.

 

Avec l'aide de Tonia, on lui organisa des séances de gymnastique et de natation, ainsi que de la

marche à pied. Nous avons ajouté à ce traitement draconien, un gros régime alimentaire, fait de

légumes verts et de poissons. En moins de dix jours, elle fondit de sept kilos, la cousine. Tonia lui

confectionna de beaux vêtements à la mode, et maman Toinette lui découvrit une coiffure de déesse

qui allait très bien avec son beau visage de blonde aux yeux bleus.

 

La métamorphose fut rapide et remarquable, nous fûmes tous très fiers d'avoir réussi à redonner

goût à la vie à cette jeune fille désespérée. La vie dans ma nouvelle famille me comblait de bonheur

et d'amour, j'avais l'impression d'avoir toujours vécu avec ces gens qui m'avait sorti de ma misérable

existence. Ce grand bonheur aurait été sans nuages si ma

mère avait daigné répondre aux nombreuses lettres que je lui envoyais. Mes journées étaient

merveilleuses, mais mes nuits devenaient un véritable cauchemar. Les souvenirs de mon passé ne

cessaient de venir me harceler et me tourmenter.

 

Mes rêves horribles me rappelèrent que l'amour d'une autre mère, cela ne pourrait pas remplacer

celui de la femme qui m'avait donné la vie. Elle m'avait gardé dans son ventre durant neuf mois.

 

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Je voulais oublier mes mauvais souvenirs, je ne le pouvais pas. Après avoir redonné goût à la vie à

la cousine Françoise, nous pûmes faire venir le beau Rénato, qui se languissait de faire sa

connaissance.

Le père de Rénato était aussi un parrain de la maffia, il cachait cette activité derrière des usines qu'il

exploitait dans le Nord de l'Italie. Tonia me dit que cet homme vint à la villa Nina, un mois avant

ma sortie de l'hôpital de Nice, car il avait un grave problème à régler avec son père. Quand il arriva,

il provoqua une immense agitation. A chacune de ses visites, il apparaissait accompagné de trois

gardes du corps qui étaient armés jusqu'aux dents, et d'un cortège de trois longues voitures

américaines noires qui renfermaient dans chacune d'elle quatre hommes importants de son milieu.

 

Il entra dans la salle à manger accompagné d'un seul garde du corps, qui ne cessa durant tout le

repas de s'agiter et de tourner autour de la table. Tonia me raconta l'histoire de la vie du père de

Rénato. Ce Monsieur s'appelait, Gino Contini, c'était un petit homme trapu qui naquit au début du

siècle, au sud-ouest de la Sicile, dans un tout petit village où vivaient assez misérablement des

familles d'ouvriers paysans. Ses parents étaient des journaliers qu'exploitaient les riches possédants

de la région.

 

Ce petit homme, quand il arriva à l'âge où les humains de son milieu devaient travailler pour vivre,

il ne supporta plus de voir ses parents trimer comme des bêtes pour des salaires qui ne leur

permettaient pas de manger tous les jours à leur faim. Il mit son baluchon sous son bras et s'en alla

vers la grande ville de Palerme, où l'attendait un ami de son village. Dans cette ville, il ne savait pas

ce qu'il trouverait comme travail. Mais pour lui sa vie n'y serait certainement pas plus mauvaise que

dans son petit village où les exploiteurs y régnaient en maîtres tyranniques.

Son ami s'était associé avec un voyou qui protégeait deux pauvres filles, des prostitués qui s'étaient

elles aussi enfuies de leurs villages où il n'y avait pas de travail pour elles.

 

Dans les années vingt,

dans cette île, le travail ne courrait pas les rues pour les jeunes hommes, ils devaient partir vers les

Amériques pour s'y faire une place au soleil. Le petit Gino, lui, il n'aimait pas les voyages. Il préféra

rester sur son île afin de s'y battre pour se faire une vie meilleure que celle de ses pauvres parents.

Il n'était pas grand, certes, mais il sut très vite se faire respecter par plus grand que lui. Son ami

avait les muscles et lui le cerveau. Il se dit que tous les deux ils pouvaient former une belle équipe

de petits souteneurs. Ils commencèrent avec deux filles en 1918, et quelques années plus tard, ils

contrôlaient la ville entière.

 

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Pour gagner plus d'argent, ils se mirent à raquetter les entrepreneurs et les commerçants de la ville

et de la région, puis ils magouillèrent avec les politiciens. Ils construisirent une véritable petite

organisation, et se lancèrent dans des affaires de grandes envergures.

Le petit Gino avait un très grand sens des affaires, il savait où placer l'argent que ses collaborateurs

gagnaient malhonnêtement. Voilà en gros ce qu'était le père de Rénato. Alexandre fit la

connaissance de cet homme en 1946, et l'homme de la maffia lui apporta, aide et protection. Le

beau Rénato vivait dans cette famille qui était très bien installée dans la banlieue de Milan. Il faisait

des études de droit, car il voulait devenir avocat pour défendre les intérêts de son père et ceux des

membres de sa grande famille.

 

La première fois que je le vis arriver à la villa, la rencontre ne fut pas très chaleureuse. Rénato me

regarda du haut de son mètre quatre vingt dix, en me disant d'un air hautain et méprisant : " Ah!

c'est probablement toi, ce petit ami que Tonia fréquente!". Cette rencontre ne pouvait-être très

amicale, parce que ce grand jeune homme était très amoureux de la femme que j' aimais. Rénato

n'avait jamais osé lui avouer ses sentiments, parce que Tonia n'était pas disposée à l'aimer

passionnément. Mais cette rivalité fut très vite oubliée et nous devinrent de grands et inséparables

amis.

 

J'avais deviné que cette première rencontre ne serait pas très chaleureuse. Tonia m'avait fourni

suffisamment d'informations sur ce garçon qui l'aimait secrètement. Pour lui faire oublier cet amour

impossible, nous avions Françoise, la belle normande aux cheveux blonds à lui présenter. Françoise

était fin prête pour accueillir ce beau jeune homme qui ne l'avait pas remarqué à la villa.

Cette fois, il était impossible que cette jeune fille parée comme une déesse, le laisse indifférent et de

marbre. Nous allions former deux jeunes et beaux couples, nous étions fin prêt pour profiter

pleinement de ces longues semaines de vacances. Quant à moi je devais trouver de l'argent pour

financer cette longue période d'amusement, car je ne voulais pas en réclamer à mes nouveaux

parents. Je devais apprendre à me débrouiller seul et à faire face à toutes les situations et problèmes

difficiles qui se présenteraient à moi.

 

Rénato me proposa un prêt avantageux. J'ai refusé son offre. Mes amis avaient d'énormes moyens

financiers à leur disposition. Moi je n'avais que mille francs en poche. Je dis à mes amis : "Vous

allez voir, d'ici quelques jours je vais avoir les poches pleines de beaux billets de banque". Les jours

passèrent très vite et je ne parvins pas à trouver de solution pour régler ce gros problème d'argent.

 

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Ces vacances allaient me coûter très cher, et pour ne pas avoir l'air ridicule je devais avoir beaucoup

d'argent pour entraîner mes amis dans des endroits de plaisirs, très chiques et coûteux. Le lendemain

de l'arrivée de Rénato à la villa, Tonia me proposa de l'accompagner. Elle devait impérativement se

rendre chez une cliente de sa mère, qui était une très riche américaine.

J'ai accepté sa proposition, et nous sommes partis chez cette personne qui habitait à deux kilomètres

du cap Martin. Quand nous sommes arrivés à la pointe du cap, nous sommes entrés dans une

luxueuse villa pour y livrer des maillots de bains confectionnés par maman Toinette.

 

Nous étions

déjà venu une fois dans cette villa, où la propriétaire nous accueillit très chaleureusement.

Elle nous invita à profiter de sa magnifique piscine. J'étais vêtu d'un maillot de culturisme, que

Tonia avait confectionné spécialement pour moi. Ce maillot spécial, je le mettais pour me couvrir

après l'entraînement. Je l'utilisais aussi pour aller frimer en ville. J' avais un corps d'athlète et de très

bons muscles à montrer, je m'exhibais ostensiblement pour savoir si je plaisais aux jeunes filles de la

région.

 

Quand l'Américaine me découvrit ainsi vêtu, elle me dit : "Jeune homme, êtes-vous professeur de

culture physique?". Très intimidé et surpris par la question que cette femme venait de me poser, j'ai

hésité un instant avant de lui répondre. Je m'enhardis, je lui répondis sans trop réfléchir : "C'est

quelque chose dans ce genre là, Madame". Son mari qui était un

grand homme d'affaire de Chicago, se reposait et s'étirait au soleil au bord de sa piscine.

Il entendit notre conversation et il me dit : "Jeune homme, mon épouse m'a fait part de son intention

de faire venir un professeur de gymnastique afin de parfaire sa forme physique".

 

Ce fut le déclic dans ma tête, je me suis empressé de lui répondre : "Je peux me charger de cette

noble et belle mission. Mais je suis assez cher comme professeur. Je ne sais pas si vous aurez les

moyens de me payer mes heures d'enseignement". L'homme se mit à rire à s'en étouffer.. Quand il

fut apaisé, il me dit qu'il m'engageait sur le champ. Je venais de trouver un job qui allait me

permettre de financer mes vacances. J'ai engagé mes bons amis dans cette aventure afin de gagner

plus d'argent.

 

Sa cliente lui annonça son intention d'en parler à ses nombreuses amies qui étaient elles aussi très

fortunées. Certaines appartenaient au milieu de la haute noblesse. Je fis imprimer des cartes de

visite, en y indiquant que : "le jeune et beau comte de Monchavet donnait des cours de gymnastique

aux belles dames de la haute société". En très peu de temps, je parvins à rassembler une armée de

riches bourgeoises de la région. Elles brûlaient d'impatience de faire un peu de sport pour plaire à

leurs amants.

 

Page 62 - Une nouvelle famille Chapitre 3 -

 

Leurs maris fortunés et blasés les délaissaient pour rechercher d'autres plaisirs auprès des très belles

jeunes filles qui couraient après les hommes riches afin de leur prendre un peu de leur argent. Pour

faire face à la demande grandissante, je dus embaucher des moniteurs de culture physique. En

quelques jours mes gains augmentèrent considérablement. Tous les soirs, je réunissais mes

employés pour partager avec eux une partie de mon chiffre d'affaire.

Mon fond de commerce marcha si bien, j'ai décidé de le confier à un gérant pour me libérer afin de

profiter pleinement de mes vacances avec mes amis. Je dis à mes amis d'un air arrogant que, eux, ils

avaient de l'argent qui leur tombait du ciel. Moi le pauvre fils d'ouvrier, je devais trimer très dur

pour gagner mon pain.

 

Tous les jours, nous faisions tous les quatre, deux heures de sport : culture physique, natation et

course à pied à travers les montagnes arides de l'arrière pays. Très vite, nous devinrent des bêtes de

sport. Le soir, nous allions danser dans de luxueuses propriétés, qui appartenaient à des membres de

la noblesse, italienne et française. Rénato était fier de me

présenter aux amis de son père.

Pour m'amuser, je faisais le pitre, je disais à ces gens j'étais un petit comte sans le sous. je leur disais

que je ne mangeais pas tous les jours à ma faim. Ces gens semblaient très émus et touchés quand je

leur racontais mon passé. Ils tentaient de me réconforter et m'invitaient à demeurer chez eux.

 

Ces

gens fortunés avaient des filles pas très désirables et difficile à marier, j'étais un membre de la

noblesse, j'étais beau et cela leur suffisait pour que j'épouse leurs filles.

Je me regardais dans les grandes glaces de leurs somptueuses villas, je me souvenais de cette

époque où je déambulais dans les rues de la ville, serré dans ma tunique de blouson noir et

méprisant les riches bourgeois qui traversaient les squares en tenant par la main des jeunes femmes

qui devaient être leurs maîtresses.

Quand j'entrais dans une de ces luxueuses villas, mon coeur se serrait d'angoisse et d'émotion, je

pensais que, peut-être, je pourrais y rencontrer ma mère qui se faisait appeler "Madame la Baronne,

Ferdinande Charlotte de Tilly". Des nobles m'apprirent qu'ils avaient connu mon pauvre papa, le

comte de Monchavet. Mon père avait investi beaucoup d'argent dans l'achat de forêts de sapins au

Canada.

 

Page 63 - Une nouvelle famille Chapitre 3 -

 

J' ignorais l'importance de sa fortune, mais des nobles rencontrés dans de luxueux salons, me

disaient qu'elle devait être considérable. J'ai appris que mon père avait jadis un très grand sens des

affaires. Pendant plus d'une semaine, nous sommes allés rendre une petite visite à presque tous les

membres de la famille de Rénato. Il avait une multitude d'oncles, de tantes, de cousins et cousines

que son père avait installés aux quatre coins de l'Italie. Les membres de sa grande famille

appartenaient à la grande maffia.

 

Tous ces gens puissants et très fortunés, contrôlaient et possédaient, des boîtes de nuits, des bordels,

des casinos. Ils s'occupaient aussi, du trafic de drogue et de cigarettes. Quand j'entrais dans leurs

grandes villas, je m'imaginais pouvoir y rencontrer un parrain ayant le physique d'un cruel gangster,

comme Al Capone.

Je ne rencontrais que des hommes au physique ordinaire, simples et généreux. Ils semblaient être

honnêtes, ils avaient tous un très grand sens de la famille. La famille avait une importance capitale

pour ces gens. Quand un de ses membres avait un problème, ils l'entouraient de mille soins et le

sortaient très vite de sa fâcheuse situation qui lui empoisonnait la vie.

 

Chaque famille m'accueillit très chaleureusement, comme si j'avais été un membre de leur milieu.

Tous me demandaient des nouvelles d'Alexandre. L'homme qui plaçait si bien leur argent, avait sorti

un jeune paumé d'un hôpital psychiatrique. Le prince Alexandre était un homme au grand coeur qui

n'avait pu avoir de fils, je comblais ce vide. Dans ce milieu de la maffia, je fus très bien accueilli.

 

Ces gens avaient besoin de beaucoup d'espace pour leurs affaires. Souvent ils éliminaient des

concurrents qui les gênaient dans leur ascension sociale. Avec mes amis nous avons passé des nuits

entières à nous amuser dans les boîtes de plaisirs et les casinos. On a perdu beaucoup d'argent. Cette

grande ballade à travers l'Italie nous épuisa très vite, nous avons décidé de rentrer chez nous.

 

Page 64 - Une nouvelle famille Chapitre 3 -

 

Un jour, au début du mois d'août, je fis la connaissance d'un ouvrier italien, un jeune homme qui

avait de grosses responsabilités dans un syndicat. Ses amis l'appelaient " pipo le coco". C'était un

communiste, il jouait de la clarinette. Le soir, nous participions à des concerts offert pas les gitans

sur les plages italiennes. Ces gens du voyage y amenaient leurs femmes et leurs guitares, ils se

lançaient dans un gigantesque concert de musique. Pipo nous jouait de la clarinette, ses amis gitans

raffolaient de sa musique.

 

Nous étions très heureux d'avoir découvert ce nouvel ami qui était un simple ouvrier. Cette vie là, il

s'en contentait et il n'avait pas envie un jour d'entrer dans le monde des gens riches. Il nous faisait

comprendre que pour vivre heureux sur terre, il n'était pas nécessaire de naître dans le milieu de la

haute bourgeoisie. Nous avions beaucoup de chance avec nos petites amies, nous vivions dans un

beau et merveilleux paradis, en espérant que notre bonheur ne s'arrête jamais.

 

Nous savourions ces journées de bonheur et de plaisir en espérant en consommer beaucoup, comme

celles qui nous étaient offertes si généreusement. Les jours et les semaines s'écoulèrent sans

problèmes. Tonia et moi, nous passions chaque semaine une journée entière avec nos parents. Cette

journée exceptionnelle nous était indispensable, nous avions besoin de leur présence, de leur

affection pour que notre bonheur soit complet.

 

Alexandre et Antoinette n'aimaient pas que leur fille soit moins présente à leurs côtés.

Nous avons passé de grandes et merveilleuses vacances ensemble. Un soir, notre nouvel ami nous

emmena à Cuneo, dans une réunions organisées par son syndicat. Quand nous sommes entrés dans

la grande salle, nous avons constaté qu'il y avait très peu de femmes. Il y avait des hommes de

milieux très différents. On le remarquait simplement en regardant leurs vêtements. Dans cette salle

où flottaient quelques petits nuages de fumée, il y avait un service d'ordre très spécial.

 

Pipo avait demandé à Rénato de mettre à sa disposition des hommes de main de son père, pour

assurer leur sécurité. Son initiative me rassura, je n'aimais pas ce genre de réunions politiques qui

finissaient très souvent par des bagarres. Mon ami communiste de Paris m'y emmenait souvent le

samedi soir, on en ressortait presque toujours avec des bleus sur le corps. Des jeunes qui ne

partageaient pas les idées des communistes, venaient semer le désordre dans leurs réunions.

 

Page 65 - Une nouvelle famille Chapitre 3 -

 

La réunion commença dès que le chef du comité agita une petite clochette en bronze. Tous ceux qui

avaient quelque chose à dire purent monter sur l'estrade et s'exprimer librement. Les membres du

syndicat répondirent très clairement à toutes leurs nombreuses questions et revendications. Ils

n'étaient pas tous communistes, mais ils semblaient se respecter les uns les autres.

Je ne parlais ni ne comprenais très bien l'italien, mais Tonia me traduisait ce qui ce disait en cet

endroit. A la fin de la réunion, un jeune ouvrier agité monta sur une table, il se mit à crier en

brandissant son poing. Il dit : "A mort les exploiteurs d'ouvriers!". Ce jeune garçon travaillait dans

la fabrique de chaussures qui appartenait au père de Rénato. Je fus très surpris quand je vis mon ami

Rénato monter lui aussi sur la table et brandir son poing en criant : "A bas les capitalistes et vive

l'anarchie!". Cette intervention m'étonna et m'angoissa terriblement.

 

On m'avait entraîné là, dans cet endroit en me disant qu'on allait s'amuser comme des fous. Notre

ami Pipo disait que leurs réunions étaient comiques et divertissantes. Mais cette réunion n'était pas

amusante. Le chef de la réunion monta sur la scène en agitant sa clochette. Il cria à l'assemblée :

"Allez! tout le monde dehors, la réunion est terminée!. Rentrez chez vous, en silence!". Après cette

réunion gâchée, nous sommes rentrés à Menton pour y terminer la soirée dans un endroit plus gai.

Le lendemain, j'ai posé des questions à mon ami Rénato.

 

Il m'apprit qu'il était un anarchiste très actif, et que dans ce genre de réunion il intervenait souvent

pour s'y défouler et manifester sa colère envers cette société et ce système qui le dégoûtait

profondément. Ce jeune homme que Tonia me présenta, comme étant un garçon calme et studieux,

sain de corps et d'esprit, il ne l'était pas en réalité. Tonia m'informa que Rénato se droguait et que

souvent il buvait pour cacher sa timidité maladive et son manque de confiance en lui qui le rendait

malheureux.

 

On l'avait interné plusieurs fois pour le soigner de ses abus. A cet instant, j'eus envie de quitter mes

nouveaux amis et ma nouvelle famille. En quittant Tonia et ses parents, je serais de nouveau

retombé dans le néant. J'ai préféré rester avec mes amis et peu m'importait ce qui pourrait m'arriver

en leur compagnie. Le lendemain, je fus invité à venir passer deux jours à Milan, chez le père de

Rénato. Gino Contini, le parrain avait appris que son fils s'était encore défoulé dans une de ces

réunions de syndicalistes.

 

Page 66 - Une nouvelle famille Chapitre 3 -

 

Le parrain et sa femme nous réservèrent un accueil très chaleureux dans leur magnifique villa rose.

A notre arrivée, le parrain m'invita à le suivre dans son grand bureau. Il me dit : "J'espère que tu n'es

pas un anarchiste haineux, comme l'est mon propre fils? Toi, tu as l'air d'être un très bon garçon". Je

ne répondis pas à sa question. - Il m'a dit que si son grand ami Alexandre m'avait sorti de l'asile de

Nice, pour m'adopter et m'aimer comme si j' étais son propre fils, je devais être un bon garçon.

Le parrain était méfiant et tenait à s'en assurer lui-même, en me faisant venir chez lui. Cet homme

passait son temps à surveiller les amis de son fils, afin que celui-ci ne fasse pas trop de bêtises. Le

parrain me dit que son fils le contrariait trop souvent, mais il lui pardonnait tout, parce qu'il était si

jeune encore. Il m'expliqua qu'il appartenait à une génération impatiente qui voulait transformer le

monde. Pour lui, cet empressement irréfléchi, ce n'était pas raisonnable.

 

Cette nouvelle génération à laquelle nous appartenions devait être très patiente, nous devions

apprendre les choses de la vie avant de nous lancer dans le monde s'en rien connaître vraiment. Cet

homme aimait trop son fils, mais il ne savait pas très bien quoi faire pour le comprendre afin de le

rendre encore plus heureux. Il me posa beaucoup de questions.

J'avais le même âge que son fils, il désirait absolument savoir comment se comportaient les autres

jeunes dans la vie. Le parrain m'écouta très attentivement raconter mon triste passé. Il avait

beaucoup d'argent, il était puissant, respecté et haïs des membres des autres clans.

 

Son importante position sociale, cela ne lui permettait pas toujours de s'offrir tout ce dont il désirait

pour rendre heureux son fils unique. Je compris que cet homme ne pourrait jamais acheter le

bonheur et une belle vie à offrir à son fils, malgré son immense pouvoir et sa fortune. On n'achète

pas le bonheur pour l'offrir à ses enfants.

 

Après avoir passé deux belles journées avec le parrain et sa petite famille, je l'ai remercié pour son

chaleureux accueil. Nous nous sommes remis sur le chemin des vacances qui n'étaient pas encore

terminées. A la fin du mois d'août les touristes commencèrent à se faire rares, et notre grande

période d'amusement se termina. Rénato et Françoise nous quittèrent pour entreprendre un beau

voyage d'étude en Asie.

 

Page 67 - Une nouvelle famille Chapitre 3 -

 

Rénato nous invita à partir avec lui, mais nous avions d'autres projets. Avant les vacances, j'avais

écrit à ma mère, je ne reçus pas de réponse. Je devais me rendre à Nyon, à son domicile. Tonia et sa

maman Toinette se proposèrent de m'accompagner afin de m'aider à affronter ce très grand

problème qui me tourmentait rongeait et m'empêchait d'être pleinement heureux.

Quand nous sommes arrivés à Nyon, on nous informa que la villa de ma mère était à la sortie de la

ville, côté est, à deux kilomètres du lac Léman. En arrivant à la grille d'entrée de la villa, je me suis

sentis très mal, mon corps se paralysa, je me mis à pleurer comme un enfant. Il me fut impossible

d'entrer dans l'état où je me trouvais en cet instant. Maman Toinette pénétra seule dans la villa, elle

sonna, une servante vint lui ouvrir la grille. Cette villa était très modeste : c'était une simple

demeure de petit bourgeois qui ne ressemblait pas un domaine de noble.

 

Maman Toinette resta dix minutes dans la villa, elle en ressortie accablée et profondément

malheureuse. Ma mère était sortie depuis trois jours d'un hôpital, où l'on y soignait les drogués et les

alcooliques, elle venait de subir une cure de désintoxication. Quand elle entra dans sa chambre,

Antoinette découvrit une femme très affaiblie et très pâle. Son médecin était près d'elle, il venait de

lui relire une des lettres que je lui avais envoyé avant les vacances.

 

Ce jour-là, le docteur refusa que ma mère me voit, il jugea que son état de santé ne le permettait pas.

Maman Toinette l'avait vue, elle avait pu lui parler, mais sans avoir entendu sortir un mot de sa

bouche. Elle tenait entre ses mains une photo de moi, elle pleurait. Elle tenta désespérément de

sortir quelques mots de sa bouche, mais elle n'y parvint pas. Après dix minutes d'un long silence, le

docteur demanda à Antoinette de prendre congé. Tonia dut m' aider à monter dans la voiture, parce

que mes pauvres jambes semblaient ne plus vouloir me porter en cet instant.

 

Accablé de chagrin, j'ai quitté Nyon sans aucun espoir d'y passer un moment avec ma mère qui

souffrait dans cette maison. Cette rencontre qui ne put se faire, me rendit malade durant plusieurs

jours et me plongea dans une longue période de tristesse. Cette visite m'apprit que ma mère

m'aimait malgré tout le mal qu'elle m'avait fait.

 

Page 68 - Une nouvelle famille Chapitre 3 -

 

Les semaines et les mois passèrent, un jour je reçus une lettre de ma mère. Elle allait bien

maintenant, elle lisait et relisait mes lettres tous les jours. Elle aimait regarder les photos que je lui

envoyais. Elle me dit que physiquement je n'étais plus ce gamin sale et haineux qui l'avait quitté

l'année de ses quatorze ans. Elle découvrait un beau jeune homme qui

ressemblait, trait pour trait, à son père, le comte de Monchavet.

 

J'avais retrouvé une vraie maman qui était toute prête à me prendre dans ses bras et à m'aimer de

toutes ses forces. Avant d'aller la voir à Nyon pour la rencontrer, je devrais patiemment attendre

plusieurs semaines. J' avais peur que quelque chose de grave m' arrive, je me suis souvenu quand

j'ai tenté de la revoir mon corps se paralysa et je fus incapable d'entrer dans sa maison. Mon séjour à

l'asile psychiatrique de Nice m' avait quelque peu endommagé le cerveau, je pensais qu'un jour un

mal terrible risquait de m'éloigner définitivement de ma nouvelle famille.

 

Je me suis contenté de lui écrire pour lui expliquer comment je passais ces merveilleuses journées

de bonheur en compagnie de mon papa Alexandre, ma merveilleuse maman Toinette, et ma fiancé

Tonia que j'aimais et souhaitais épouser prochainement. Après les vacances Otto m'a demandé de

revenir dans son association pour remplacer une bénévole qui était malade. Les semaines et les mois

passèrent, j'étais heureux, je nageais dans le bonheur.

 

Un matin, je me suis retrouvé seul dans la villa, mes parents et Tonia étaient partis en Suisse. Ce

matin là, j'ai perdu partiellement la mémoire. Inconsciemment j'ai mis des vêtements dans un sac de

voyage, j'ai pris mes papiers et un peu d'argent et j'ai quitté la villa. J'ai écris sur un papier "je pars à

la recherche de mon destin. Adieu, Norbert".

 

Le départ, le Néant. Chapitre 4

 

Je suis allé à Menton, à pied. Inconsciemment, je suis revenu au bord de la mer derrière le casino,

comme je le fis quand je suis arrivé à Menton après mettre enfui de Paris. Je me suis assis sur un

banc, j'ai regardé la mer et les bateaux qui quittaient le port. Le soleil ardent de la mi journée

m'assomma et me plongea dans un rêve étrange. Je vis une jeune femme vêtue d'une longue robe

blanche, ses longs cheveux noirs flottaient au vent.

Elle criait, elle appelait désespérément quelqu'un. Je fus effrayé par ces images qui défilaient dans

ma tête, je pus lire sur ses lèvres les mots qu'elle prononçait : "Norbert, Norbert, je t'en prie, je t'en

supplie, revient ! criait-elle". Un enfant me secoua pour me réveiller, j'étais entré dans un profond

sommeil. J'ai quitté ce banc, je suis allé à la gare. Je ne savais pas ce que je faisais dans cette ville,

ma tête était vide. Je me suis présenté au guichet, un employé me demanda où je voulais me rendre.

 

Page 69 - Le départ, le Néant. Chapitre 4

 

J'ai regardé l'employé, je ne savais pas quoi lui répondre. Une italienne était derrière moi, elle dit :

Mais moi, je sais bien où je vais. je veux un billet pour San-Remo. J'ai demandé à l'employé qu'il

me donne à moi aussi un billet pour cette ville. J'ai fouillé dans la poche de ma veste, j'ai trouvé un

passeport et de l'argent. Je suis monté dans le train, l'italienne se mit à côté de moi. Elle me

demanda si j'étais allemand. J'ai regardé sur mon passeport, j'étais français. Cette jeune italienne

était venue en France pour chercher du travail à Nice et à Menton dans l'hôtellerie, elle ne trouva

rien.

 

Je pus lire sur son visage sa déception et sa tristesse. Elle me questionna pour connaître le but de

mon voyage en Italie. Je lui ai dit que je partais à la recherche de mon destin. Elle se mit à rire, elle

me dit que j'étais un comique. Elle me posa une quantité de question, j'eus beaucoup de difficulté

pour lui répondre. Une partie de ma mémoire avait disparu. Les quelques mois que j'avais passé

avec ma nouvelle famille, je ne me souvenais plus de rien.

 

En arrivant à San Remo j'ai quitté l'italienne, je lui ai demandé si je pouvais l'invité à manger dans

un restaurant, elle me répondit que son fiancé l'attendait. Je suis allé marcher dans les rues de la

ville, j'étais perdu, je ne savais plus ce que je devais faire. Je me suis dirigé vers la mer, j'y suis resté un

long moment pour réfléchir. Je suis revenu dans la ville, je suis entré dans un grand parc qui

longeait la mer. J'ai marché, j'ai entendu des gens qui applaudissaient une petite troupe de

saltimbanques.

 

Un homme d'une cinquantaine d'années chantait, une jeune fille jouait de la guitare pour

l'accompagner. Un enfant de huit ans faisait la quête avec un caniche blanc. Le chien avait une boite

en fer blanc qui pendait autour de son cou, il se dressait sur ses pattes de derrière pour que les

spectateurs lui mettent des pièces dans sa boite. Je me suis approché prés de ces artistes de cirque

qui me paraissait être très sympathiques. La jeune fille était très mignonne, je voulais faire sa

connaissance. Je l'ai longuement regardé, l'enfant de huit ans s'est approché de moi. Il m'a dit : Elle

te plait ma soeur. Elle s'appelle Lisa !".

 

Je lui ai répondu que j'aimais la voir jouer de la guitare. Il me demanda comment je m'appelais, je

ne lui ai pas répondu. Il m'a dit : je t'appelerai Roberto". Le père de ces deux enfants vint vers moi,

il me serra la main et il me dit qu'il s'appelait Alfredo Carpani. Il m'a demandé si j'avais des projets

pour les jours à venir. Je lui ai répondu que j'étais libre et que personne ne m'attendait nulle part.

 

Page 70 - Le départ, le Néant. Chapitre 4

 

Alfredo et ses enfants parlaient très bien le français. Cela m' arrangeait parce que je ne parlais pas

cette langue.

Il m'a dit : --Tu vas m'aider dans mon numéro de fouet. Je lui ai répondu : "Vous n'allez pas me

fouetter avec cet instrument de cuir que vous tenez dans votre main". Ils se mirent à rire.

Lisa m' ordonna de prendre un morceau de journal, puis de le saisir des deux mains, en laissant un

écartement d'environ quinze centimètres. Elle me tendit une feuille de magazine, j'ai exécuté les

ordres de cette charmante jeune fille. Je lui ai dis que j'étais prêt pour le numéro de cirque. On

entendit un claquement très sec du fouet. La feuille de papier se retrouva coupée en deux. Les

claquements de la lanière du fouet se succédèrent jusqu'à ce que le papier n'ait plus que trois

centimètres entre mes doigts.

 

-- Action finale!" dit-il. Il était temps, parce que mes doigts risquaient d'être déchiquetés par la

lanière de cuir. Ce numéro spécial devint très spectaculaire. La foule était dense autour des

saltimbanques, le public redoutait qu'un accident survienne au jeune homme téméraire qui tenait

entre ses mains la feuille de papier. Après en avoir terminé avec le papier, Alfredo exécuta le

numéro avec une cigarette à la bouche. Puis ce fut avec une pomme sur la tête. Il coupa le fruit en

deux morceaux égaux, à l'horizontal, et son numéro de cirque était terminé.

 

Alfredo dit à l'assistance m'applaudir très chaleureusement, parce que le nouveau membre de la

troupe avait fait preuve de courage et d'un sang froid exceptionnel. Les spectateurs furent de

nouveau très généreux en applaudissements. La quête fut elle aussi très bonne. La représentation

continua et ce fut le petit caniche blanc qui exécuta son petit numéro.

 

Qu'allait-il faire ce mignon petit toutou, qui s'appelait Pipo? Ce nom, je l'avais déjà entendu quelque

part, mais il me fus impossible à ce moment précis de m'en souvenir. Pipo sauta sans se blesser au

milieu de cerceaux enflammés. Le petit caniche était fier d'appartenir à cette troupe, il se montra

digne du beau numéro de cirque que son maître lui avait confié.

 

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